Un shérif de trop dans cette ville

Le shérif aux Etats-Unis est un élu responsable de l’application des lois dans un comté. Parmi les shérifs ayant laissé une trace dans l’histoire de l’Ouest américain, le nom de Pat Garrett surgit pour avoir tué Billy the Kid en 1881. Dans quelques années, surgira sans doute le nom de Joe Arpaio, celui qui se définit lui-même aujourd’hui comme « le shérif le plus dur d’Amérique ». A la différence que dans son comté, le comté de Maricopa qui englobe la métropole de Phoenix, les bandits à la gâchette facile ont été remplacés par les clandestins de préférence latino. En ces temps de campagne électorale, la possible sixième élection du « Shérif Joe » divise, mobilise, effraie et passionne. Pas de règlement de compte à la O.K. Corral entre les candidats au poste de Shérif le 6 novembre, quoique…

‘Welcome to Arizona’ par Eric Cox représentant le Shérif Joe Arpaio en tenue de Mexicain

 « Le shérif le plus dur d’Amérique »

D’un côté : un homme de 80 ans, Joe Arpaio, shérif Républicain depuis 1992 élu 5 fois. Un shérif connu dans toute l’Amérique pour sa dureté envers les clandestins, mais aussi pour sa corruption et la violence des méthodes employées par ses équipes. Il a acquis ses lettres de noblesse en créant à moindre coût dès son premier mandat en 1993 la prison de Tent City avec du surplus de matériel militaire. Les détenus y vivent en plein désert sous des bâches de toile, contraints de casser des cailloux sous la chaleur et obligés de porter des sous-vêtements roses sous leur tenue à rayures blanches et noires. Cette prison de tentes  peut accueillir jusqu’à 2200 prisonniers. Le Bureau du Shérif est régulièrement attaqué en justice par des familles de détenus notamment pour une mauvaise prise en compte des besoins médicaux des prisonniers, ce qui laisse envisager un aperçu des conditions de détention à Tent City

Déjà célèbre, Joe Arpaio s’intéresse à l’immigration illégale à partir de 2006 lorsqu’il constate que le nouveau procureur du comté, Andrew Thomas (par ailleurs radié du barreau au printemps dernier), s’était fait élire en promettant des mesures strictes contre les immigrants illégaux. Il a également profité de nouvelles dispositions de la part du Department of Homeland Security donnant pouvoir à des agences de police locales pour lutter conjointement contre l’immigration illégale. Il met alors en place une équipe de lutte contre le trafic d’êtres humains pour cibler non pas les passeurs de clandestins mais les clandestins eux-mêmes. Les contrôles nocturnes se multiplient le long des principales routes du comté, lieu de passage clef de la frontière mexicaine vers la Californie.

Dans un premier temps, cet effort est salué par l’agence fédérale en charge de la lutte anti-clandestins (ICE) et par l’Etat d’Arizona lui allouant au passage des crédits pour mener à bien ce travail. Fort de ce succès et de l’attention nationale, le Bureau du Shérif  a généré un découvert de 1,3 millions de dollars pour les heures supplémentaires des policiers affectés à cette unité spéciale. A partir de 2008, les contrôles contre les « suspectés » clandestins se sont fait de plus en plus pressants et ont attiré pour la première fois la réprobation du Maire de Phoenix. Le Comté se divise alors entre les villes soutenant les efforts du shérif en ce sens et celles qui commencent à y voir un risque de pratiques discriminantes envers les Latinos.

Le 4 avril 2008, le Maire de Phoenix demande une enquête fédérale pour examiner si les pratiques du Shérif sont belles et bien discriminantes. De plus, cette obsession de lutte contre l’immigration illégale a des conséquences sur le budget du Comté qui explose, sur l’augmentation du temps de réponse à d’autres crimes qui passe de 7 à 20 minutes en moyenne, sur le petit nombre d’intervention contre des entreprises ayant embauché des sans-papiers et même sur l’absence d’enquête dans près de 400 cas d’agressions sexuelles.

En décembre dernier, le Ministère fédéral de la Justice a publié les conclusions de l’enquête demandée par le Maire de Phoenix sur l’action du shérif. De nombreux cas de profilage racial et de violation des droits de l’homme ont été recensés. Le Procureur fédéral demandait alors la présence de surveillants fédéraux dans les équipes du Shérif, ce qu’a refusé Arpaio. Le Ministère lui a alors retiré le pouvoir de détenir et d’expulser les immigrants clandestins au nom du pouvoir fédéral. Le shérif  a annoncé qu’il continuerait de remettre aux autorités fédérales les clandestins, mais ICE refuse régulièrement de les accepter, ce qui contraint le shérif à les remettre à la US Border Patrol.

Cet acharnement sur l’immigration clandestine et par la suite son combat médiatique contre l’administration Obama a fait de Joe Arpaio une des figures de proue du combat national anti-clandestins. Régulièrement invité sur Fox News, il reçoit les visites de politiques conservateurs comme Michelle Bachmann. En 2010, il a soutenu l’adoption de SB 1070 et a fait partie d’un comité conjoint au Parlement de l’Arizona pour la construction d’une barrière frontalière. Plus récemment, il n’hésite pas à attaquer «l’assouplissement »  de la politique d’immigration de l’administration Obama et de la Cour suprême qui l’empêche d’expulser les clandestins n’ayant pas commis de délit. De fait donc, la source du business anti-illégal qui a fait la fortune du shérif de 2006 à 2010 s’est un peu tarie…

Entrée de la Prison de 4th Avenue – Phoenix
Crédit photo : Damien Simonneau

David contre Goliath

De l’autre côté deux prétendants à la succession du Shérif : le démocrate Paul Penzone et l’indépendant Mike Stauffer. Les deux sont des officiers de police et estiment que le comté a désespérément besoin d’un nouveau shérif, que le Bureau doit restaurer sa dignité et son professionnalisme et se recentrer sur d’autres crimes que l’immigration illégale. Paul Penzone bénéficie de la mobilisation de la communauté latino du comté regroupée en deux associations : Adios Arpaio et Citizens for a better Arizona. Leur stratégie : lutter par des actions de rue contre les politiques discriminantes envers les Latinos, Citizens for a better Arizona a notamment été à la pointe du combat contre la réélection au Sénat de l’Arizona en 2011 du promoteur de SB 1070, Russel Pearce. Leurs actions dans cette campagne : mobiliser le vote latino, éduquer et aider à l’inscription sur les listes électorales dans le Comté pour peser numériquement sur le résultat.

Depuis ces dernières semaines, la campagne a pris une tournure plus agressive. Joe Arpaio ayant refusé de débattre avec Paul Penzone, les attaques se concentrent sur des publicités politiques à la TV essentiellement négatives. Joe Arpaio vante son expérience et ses projets adjacents de lutte contre les mauvais traitements faits aux animaux tout en attaquant Paul Penzone sur sa vie privée concernant  les détails de son divorce tourmenté en 2003. Paul Penzone attaque Arpaio sur ses pratiques discriminantes, sa mauvaise gestion budgétaire du Bureau du Shérif et sur ses mauvaises relations avec la maire de Guadalupe une ville de 5000 habitants en majorité hispanique. Quant à Stauffer le républicain devenu indépendant, sa campagne est si minimale à tel point que de plus en plus de voix s’élève pour l’accuser de s’être présenté et de se maintenir pour diviser le vote démocrate et ainsi permettre la réélection du shérif. Cette pratique du spoiler (pilleur de voix) n’est pas nouvelle dans le comté, puisque l’an dernier  une candidate imposteur Olivia Cortes s’était présenté lors de la réélection de Russel Pearce pour diviser les voix de son opposition… Stauffer est aidé par une cowgirl célèbre DeeDee Blase qui a créé l’an dernier un groupe républicain de soutien aux immigrants Latinos Somos Republicans et mène une campagne anti-Penzone agressive.

Toutefois, les deux candidats ne combattent pas à armes égales. Et cela se vérifie sur le plan financier,  Joe Arpaio bénéficie de 8 millions de dollars dont 80 % soulevé hors Arizona. Paul Penzone a reçu 500 000 dollars de la part de groupes de défense des travailleurs pour défendre les droits des Latinos. Début octobre, Arpaio disposait encore de 4 millions de dollars contre 115 000 pour Penzone et 315 pour Stauffer.

Le shérif peut donc mobiliser cet argent en campagne de publicités télévisées, même si l’équipe de Penzone estime que ce déballage est un signe de panique émis par le camp Arpaio. Paul Penzone préfère miser sur la mobilisation des électeurs car les opinions sur l’action du shérif sont très tranchées.

« Paul Penzone – Le nouveau shérif ». Panneau de soutien Phoenix
Crédit Photo : Damien Simonneau

« Adios Arpaio » ?

« Le shérif le plus dur d’Amérique » en poste depuis 1992 peut-il être remercié par les électeurs ? Le spécialiste des sondages au Morrison Institute à  l’Arizona State University – ASU Bruce Merill estime que la course  est plus serrée qu’elle n’y paraît. Cependant, malgré la mobilisation anti-Arpaio, Joe Arpaio reste en tête des sondages entre 47 et 45 % des voix contre 42 à 30 % pour Penzone et 3 à 9 % pour Stauffer, ce qui confirme le jeu du spoiler.

Le shérif ne veut pas quitter son Bureau vaincu. Des rumeurs ici avancent que vu son âge il devra se retirer au milieu de son sixième mandat s’il est réélu. Toutefois, malgré les discriminations avérées et les cas de violences policières : pourquoi demeure-t-il si populaire  parmi les habitants du comté ?

En 2008, deux journalistes (Prix Pulitzer 2009) ayant enquêté sur le Bureau du Shérif Paul Giblin et Ryan Gabrielson rappelait que Joe Arpaio n’est jamais attaqué directement sur sa responsabilité dans les cas de discriminations et de violation de droits de l’homme. Il fait partie d’une coalition d’acteurs nationaux et locaux de législateurs et d’élus qui comme lui agite la lutte anti-clandestins comme arme politique. De plus, Joe Arpaio fait peur aux autres élus du comté qu’il n’hésite pas à attaquer frontalement pour défendre son action. Son budget général est approuvé par le Bureau des Superviseurs du Comté tous républicains mais le détail des dépenses n’est que rarement examiné. Le Bureau des Superviseurs ne cherche pas non plus à examiner les méthodes du shérif alors que légalement il pourrait le faire.

Quant à l’adhésion des électeurs et notamment ceux des Gated Communities – quartiers fermés – et des villégiatures pour retraités autour de Phoenix (Sun Lake, Sun City, Fountain Hills…), Joe Arpaio a su depuis 2008 capitaliser auprès de cette tranche d’électeurs conservateurs ou même liée au Tea Party. Il est un homme de médias, il entretient une image d’intransigeance sur l’immigration illégale et d’opposition frontale à l’immixtion de Washington dans les affaires arizoniennes qui n’est pas sans déplaire au Tea Party adepte d’un gouvernement fédéral minimal. Enfin, Joe Arpaio bénéficie de l’argent de groupes anti-immigration hors d’Arizona qui voit en lui le dernier survivant de la troïka anti-immigrant clandestins qui a connu ses heures de gloire en Arizona jusqu’en 2011-2012… Tout un symbole donc à abattre ou à maintenir en poste.

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