Obscurité et Surenchère sécuritaire

Mardi dernier, sur CNN, à l’heure du premier débat Obama – Romney, un accident frontalier survenu dans le Sud-Est de l’Arizona n’a reçu qu’une petite ligne défilante d’information en bas de l’écran. Pourtant le bruit politique autour des circonstances de la mort d’un agent frontalier dans la nuit de lundi 1er à mardi 2 octobre près de la frontière mexicaine en dit long sur la bataille des représentations que se livre Républicains et Démocrates sur la sécurisation de la frontière.

Un mystérieux shooting

Mardi vers 1h30 du matin donc, un garde frontalier de la US Border Patrol, Nicholas Ivie,  a été tué par balle. Un autre agent a été également blessé lors d’une patrouille près de Naco dans le comté de Cochise à quelques kilomètres de la frontière mexicaine. Une équipe de trois agents s’était déplacée à cet endroit suite au déclenchement d’un détecteur enterré le long des chemins de contrebandes traversant la frontière. Le FBI et le Bureau du Shérif du comté de Cochise sont conjointement chargés de mener l’enquête sur les circonstances de ce meurtre. Dans la journée, on apprend qu’aucune arme n’a été trouvée sur les lieux  de ce que les médias qualifient rapidement d’ « attaque ». Seules les douilles des échanges de tirs ont été récoltées. Une rumeur se propage également : la police mexicaine aurait de son côté arrêtée des suspects, sans confirmation ni de la part du FBI, ni du Bureau du Shérif.

Nicholas Ivie, Agent de la US Border Patrol
Copyright AP / IVIE FAMILY, COLE KYNASTON

Nicholas Ivie a été tué dans une région connue pour être un lieu de contrebande de drogue contrôlée par le cartel mexicain Sinaloa, et ce malgré le déploiement de technologies et d’agents supplémentaires à la frontière depuis plus de 10 ans. Pour les spécialistes de la lutte anti-narcotiques, cette  région était connue pour être une route de passage d’immigrants clandestins pendant de nombreuses années, aujourd’hui elle est surtout empruntée par les contrebandiers qui  font transiter de la drogue à pied dans leur sac à dos par petit groupes depuis la frontière vers des véhicules stationnés  sur la route 80 pour que la drogue puisse être ensuite acheminée à Douglas ou à Tucson dans le Sud de l’Arizona. « En règle générale, estime Rodney Rothrock du bureau du Shérif du comté de Cochise, les contrebandiers évitent les garde-frontaliers parce qu’ils ne veulent pas attirer leurs attentions sur les chemins de contrebandes ».  « Les contrebandiers employés ou membres des cartels sont souvent mieux équipés que les agents de la Border Patrol », ajoute-t-il. Ces routes sont en tout cas situées dans des zones désertiques de montagnes, difficiles d’accès, qui plus est, plongées dans une obscurité totale la nuit…

Cet accident n’est pas le premier du genre. Depuis 2006, d’après l’Arizona Republic 20 agents de la Garde Frontalière sont morts en opération tout le long de la frontière dont 8 en Arizona. Parmi ces 8, trois ont été tués dans des circonstances similaires au shooting de Nicholas Ivie.  En décembre 2010, Brian A. Terry avait été victime d’un shooting près de Nogales alors même que son équipe tentait d’arrêter cinq personnes  armées traversant illégalement la frontière. Ce meurtre avait soulevé l’indignation générale et le déchaînement  contre Washington de la classe politique en Arizona, l’année même où la vague anti-immigrants clandestins était la plus virulente dans l’Etat (Voir l’article dans ce blog concernant SB1070). En effet, les armes retrouvées sur les lieux du crime correspondaient à celles vendues en 2009 aux Etats-Unis à des membres affiliés aux cartels, avec l’autorisation d’une agence du Ministère de la Justice américain, nouvellement démocrate. Cette opération unilatérale américaine, baptisée Fast and Furious, avait pour objectif de traquer les contrebandiers d’armes vers le Mexique et d’identifier les réseaux d’approvisionnement en armes américaines des cartels mexicains.

En mars 2010 également, un propriétaire de ranch, Robert Krentz avait été découvert mort dans le comté de Cochise dans des circonstances non élucidées. Les autorités de police locales n’avaient pas hésité à suspecter des immigrants clandestins de ce meurtre. La mort de Robert Krentz avait également amené de l’eau au moulin des personnalités politiques locales et nationales anti-clandestins et soutenant le blindage de la frontière, utilisant la mort de ce rancher pour critiquer publiquement l’échec de l’Administration Obama dans la sécurisation de la frontière.

Une belle sur-réaction politique

Mardi dernier, alors même que l’enquête est en cours, les réactions politiques en Arizona ont été immédiates et similaires.  Deux types de réactions se dissocient : d’un côté des attaques virulentes des élus et politiques en campagne Républicains contre le laxisme de Washington, de l’autre l’appel bipartisan à la modération et au respect du deuil de la famille.

Parmi les réactions virulentes, celle de la Gouverneure républicaine de l’Arizona , Jan Brewer, qui n’est pourtant pas en campagne cette année,  est notable : « Ce jour ne doit pas être seulement un jour de pleurs. Il y a également de la place pour de la colère. De la colère justifiée contre […] l’échec du Gouvernement fédéral et l’impasse politique qui ont laissé notre frontière non-sécurisée et nos gardes frontaliers vulnérables… Cela fait 558 jours que l’Administration Obama a déclaré que ‘la sécurité de la zone frontalière n’a jamais été aussi bien assurée que maintenant’. Je me souviens bien de cette déclaration aujourd’hui… » [traduction personnelle]. Un autre républicain Représentant au Congrès, en campagne pour le poste de Sénateur de l’Arizona, Jeff Flake, a également estimé que « la violence le long de la frontière de l’Arizona ne devrait plus être tolérée par le gouvernement fédéral. Celui-ci doit allouer les ressources nécessaires pour sécuriser la frontière, ce qu’il ne fait pas en ce moment ». Une autre candidate républicaine, Gail Griffin, au poste de Sénateur de l’Etat d’Arizona pour le district 14 dans lequel a eu lieu la tuerie, a réagi de la même manière blâmant Washington et appelant à faire de la sécurité frontalière une priorité pour la prochaine législature. Même le Sénateur républicain de l’Iowa Charles Grassley a émis publiquement mardi l’hypothèse que les armes utilisées dans cette « attaque »  pourraient être liées aux fuites d’armes «orchestrée par le Gouvernement fédéral » lors de l’Opération Fast and Furious.

De l’autre côté, des propos modérés et prudents ont été formulés par les Représentants démocrates Ron Barber et Raul Grijalva en campagne pour leur réélection dans des districts frontaliers, mais également par la Secrétaire à la Homeland Security, Janet Napolitano, ex-Gouverneure démocrate de l’Arizona, et surtout le deuxième Sénateur Républicain de l’Arizona, dont le siège n’est pas remis en jeu le 6 novembre, John Mc Cain.

Et soudain, l’obscurité…

« Les enjeux frontaliers sont  émotionnellement fort », estime  l’éditorial de l’Arizona Republic le 3 octobre, « la politique doit être mise de côté »  parce que poursuit-il, « les deux partis politiques sont responsables de l’échec de la sécurisation de la frontière ». Il appelle donc les politiques à ne pas chercher à instrumentaliser les faits de violence à la frontière, ni à entretenir l’image d’une zone incontrôlable trop précipitamment. Bref, de ne pas jouer avec la frontière dans un but purement partisan, alors même que l’enquête mardi n’avait rendu aucune conclusion.

Paysage désertique et montagneux dans le Comté de Cochise. Copyright : Cochise County Arizona

Ce fut chose faite vendredi après-midi lorsque le FBI a annoncé qu’il y avait de fortes indications que le tir fatal à Nicholas Ivie provenait d’un autre agent frontalier qui aurait pris son collègue pour un assaillant dans l’obscurité. Les trois agents en patrouille sur le terrain se seraient séparés en deux groupes. Les enquêteurs n’ont trouvé aucun indice de présence de clandestins dans le secteur. Telles sont les conclusions de l’enquête officielle. A Tucson, j’ai entendu d’autres spéculations comme celle d’une dispute entre gardes frontaliers sur le partage d’argent trouvé dans le désert… Quoiqu’il en soit, en pleine nuit dans le désert, les agents de la Border Patrol peuvent agir à leur guise.

Tout ce que cette tuerie a révélé pour l’instant n’est pas la dangerosité de la région mais bien le jeu de communication politique avec le jouet « sécurité frontalière » de la part de personnalités politiques républicaines en Arizona. Elle révèle également peut-être comme le soulève les travaux de terrain auprès de la US Border Patrol de Robert Lee Maril, l’inexpérience et la méconnaissance de la région de la majorité des agents frontaliers, recrutés en masse (leur nombre a doublé entre 2001 et 2008 passant de 9600 à plus de 18 000, d’après Robert Lee Maril) et formés à la va-vite. Au-delà de la sécurité frontalière, c’est sans doute ce qui tracassait réellement la Secrétaire Janet Napolitano lors de la présentation de ses condoléances  à la famille du défunt garde frontalier.

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